Tribune libre/Chefferie MPONGWE « Eka » : Comment a-t-elle été établie ?

mardi 10 octobre 2017 Culture & people


Un peu plus de trois mois après le décès d’Ernest Enombo dit R’OKALIMAMBO, chef coutumier des MPONGWE, son « Iloto », (Ndlr : Premier Ministre coutumier), le Dr Jaques IGOHO, du haut de ses 79 ans, qui a passé 40 ans de sa vie à la chefferie Mpongwe, retrace dans cette tribune libre la mutation d’ « EKA W’OLAMBA », (chefferie des Aguékaza) en chefferie unifiée Mpongwe.

Pour présenter EKA, il faut se référer à l’organisation des clans MPONGWE avant la colonisation et dans les premières années de la présence française. Les MPONGWE occupent les deux rives D’ARONGO-NTCHUWA (Estuaire du Gabon) depuis que les clans NDIWA y étaient arrivés vers le XIVe siècle.
Après les NDIWA, les AGUEKAZA arrivent sur la rive droite, et construisent leur village à INDOKU (Mont-Bouët), sous la conduite du roi RENDUKWE. Ils se scindent en deux groupes ; l’un se dirige vers AWONDO (quartier Louis) avec à sa tête REBULIA, l’autre se rend à OLAMBA (quartier Glass) sous la conduite de RENDAMBO.

Quand les français s’installent au Gabon, (le terme Gabon désignant à l’époque uniquement l’Estuaire), le village AWONDO est dirigé par KAKA-RAPONO (Roi Quaben) et celui d’OLAMBA par RE-NDAMA (Roi Glass). Ce sont ces Rois qui après KOWE-RAPONTCHOMBO (Roi Denis) signent les traités qui autorisent la France à s’installer dans leurs villages. Ces traités délimitent clairement les espaces cédés. Mais dans les premières années de la colonisation, l’administration coloniale occupe de manière unilatérale les espaces dont les traités ne lui donnent pas la jouissance. Nous verrons plus loin les conséquences de cet envahissement dans l’évolution d’EKA Z’AGUEKAZA W’OLAMBA.

QU’EST-CE-QU’EKA ?

EKA est le terme qui désigne le siège d’OGA : l’organisation sociale des clans MPONGWE est identique pendant la période précoloniale. L’OGA (le Roi) détient le pouvoir religieux et le pouvoir temporel. C’est lui qui dirige les différents rites, dont le plus important le culte des ancêtres (AGOMBENERO). Le pouvoir temporel consiste à la gestion quotidienne du clan. Par extension, le terme EKA devient celui qui désigne la chefferie. Chaque clan a son EKA.
Quand les villages d’AWONDO et d’OLAMBA deviennent Libreville, les clans installés sur la rive gauche y émigrent. Dans leur migration, les OGA apportent les attributs de leurs pouvoirs. Mais au fil du temps, ils perdent leurs prérogatives. Et les OGA de la rive droite (AWONDO et OLAMBA) perdent leurs pouvoirs temporels, mais leurs EKA maintiennent leurs pouvoirs spirituels ; de ces deux EKA celui d’OLAMBA est le mieux structuré et le plus dynamique.

C’est autour de cet EKA d’OLAMBA que les MPONGWE de tous les clans vont se retrouver pour s’organiser en vue de porter les revendications contre la France à cause de l’occupation arbitraire des territoires que les traités ne lui cèdent pas.

I- EKA Z’OLAMBA
Cet EKA existe depuis que le groupe des AGUEKAZA, conduit par RE-NDAMBO s’est installé à OLAMBA. Il a été occupé par les OGA suivants :
1- RE-NDAMBO
2- RIGUENDA
3- RE-NDAMA
4- RESUNGUE
5- R’OGWARUWE
6- RE-NDJOGONI
7- TA T’ORIGUINOWE
8- RE KABINDA
9- T’ANTCHUWE-RABAGUINO
10- TA LOUEMBE MORRIS (1904-1921)
11- TA MYAGANWONRI (1921-1924)
12- TA T’ININGWE – AMBANI François
Après le décès de TA T’ININGWE-AMBANI François, l’EKA reste inoccupé pendant de nombreuses années ; une femme âgée ; Y’OKWENO a la charge de conserver la case des ancêtres (AGOMBENERO). Pendant cet intermède, dans les années 1940-1950, un groupe de lettrés MPONGWE interprète les traités signés avec la France. Ils décident de rappeler à l’administration coloniale que la France occupe des territoires MPONGWE qui ne lui ont pas été cédés.
Sur l’initiative de T’A T’OBISANI-VANE FRANÇOIS DE PAUL est créé le comité MPONGWE qui comprend :
-  T’AMAKA, CHEF DU GROUPE
-  T’AWORE
-  TA T’INDJENDJE
-  TA MBOLO (fils de Ta NENE MPOLO, représentant des AGUEKAZA D’AWONDO)

Le comité MPONGWE est investi du pouvoir de porte-parole des MPONGWE. Le comité décide alors de porter à sa présidence le Prince Félix ADANDE-RAPONTCHOMBO, arrière-petit-fils du Roi Denis KOWE-RAPONTCHOMBO qui a ouvert le Gabon à la France. Mais le Prince Félix se trouve au Congo. Ce n’est qu’après plusieurs correspondances dont la dernière est soumise aux incantations appropriées que le Prince Félix revient à Libreville. Reçu en grandes pompes, le Prince Félix est placé à la direction du comité MPONGWE et intronisé sur EKA resté vacant depuis le décès TA T’ININGWE-AMBANI François. Cette intronisation sur l’EKA des AGUEKAZA W’OLAMBA confère au Prince Félix la force spirituelle des AGOMBENERO. EN CETTE OCCASION, LES MPONGWE DECIDENT, APRÈS INVOCATION DES AGOMBENERO, QUE L’EKA DES AGUEKAZA W’OLAMBA DEVIENT EKA ZI MPONGWE, CHEFFERIE REUNIE DES MPONWE.

La chefferie MPONGWE compose une délégation qui se rend à Paris le 13 juillet 1955 pour porter au gouvernement français les revendications relatives à la spoliation foncière dont les MPONGWE sont victimes. Cette délégation conduite par le Prince Félix ADANDE RAPONTCHOMBO comprend :
-  Le Prince BERRE MONGUITIGANA, arrière-petit-fils de RE-DOWE
-  M.François de Paul OBISSANI-VANE
-  M.Louis INDJONGO-BIGMAN, petit-fils de Ta LOUEMBE MORRIS.
Cette délégation obtient du gouvernement français le versement d’une indemnisation. Il y’a une première tranche qui est distribuée à toutes les familles MPONGWE. La seconde tranche est affectée à la construction de la première clôture du cimetière de Plaine-Niger (qui existe encore avec sa base en blocs de latérite équarries).
IL Y’A IÇI LIEU DE FAIRE UNE REMARQUE IMPORTANTE : LA MUTATION D’EKA Z’AGUEKAZA W’OLAMBA A EKA ZI MPONGWE INTERVIENT A UN MOMENT OÙ LES MPONGWE SONT PRÉOCCUPÉS PAR LES RÈGLEMENTS D’UN LITIGE FONCIER QUI LES OPPOSENT AU COLONISATEUR.

II- EKA ZI MPONGWE
Depuis que EKA est devenu EKA ZI MPONGWE, il a été occupé par :
1) Le Prince Félix ADANDE RAPONTCHOMBO (1952-1971)
2) Olivier AMBAYE-MOLE (1971-1986)
3) Ernest ENOMBO-NDJAGA (R’OKALI MAMBO) (03 février 1987-18 avril 2017).
Prologue

Il y a longtemps que j’ai achevé la rédaction de ce document. Si je décide de le faire paraître maintenant (trois mois après le décès de R’OKALI MAMBO), c’est pour éclairer la communauté MPONGWE sur le processus qui a conduit à la naissance d’EKA ZI MPONGWE. Et je pense avec humilité que le moment s’y prête. Moment où de nombreux MPONGWE s’interrogent sur l’opportunité d’un EKA unique et sur ce qu’il apporte à la communauté.

EKA Z’OLAMBA a survécu pendant que les autres disparaissaient ou étaient frappés de léthargie. Cette situation a une explication ésotérique ; en effet, les AGOMBENERO venus de la rive gauche ne pouvaient pas résider hors de leurs terres : emmenés à Libreville au cours des migrations de leurs clans, ils se sont retrouvés sans repères et sont repartis dans leurs anciens villages (WOG’A IYAWO). A AWONDO, l’EKA de REBULIA a été affaibli par des tensions centrifuges.
Donc en 1952, quand le comité MPONGWE devient Chefferie MPONGWE, toute la communauté adhère à l’éclosion d’un EKA unifié, regroupant tous les clans, « l’Union fait la force ». En 1987 à l’intronisation d’ENOMBO-NDJAGA, la seule à laquelle les MPONGWE actuels ont assisté, les anciens de tous les clans lui ont donné l’OKOSSA (bénédiction traditionnelle).

La préservation des acquis qui, bien entendu, peuvent être améliorés doit appeler notre communauté à la responsabilité et à la sérénité, en dehors de toute exclusion pour que le prochain OGA soit avant tout guidé par le souci de l’intérêt général. EKA est avant tout le temple de l’union de tous les MPONGWE dans l’amour et la paix. Cette institution suscite l’admiration et l’envie d’autres groupes ethniques. Tous les MPONGWE, quel que soit leur âge, statut social ou choix politique, ont l’impérieux devoir d’assurer sa pérennité et de participer dans l’intérêt général à son animation.

PUISSENT LES AGOMBENERO EXAUCER CES RECOMMENDATIONS FORMULÉES PAR UN VIEUX MPONGWE, ACTUEL DOYEN DES INITIÉS DANS LA CASE DES ANCÊTRES ET QUI A DÉJÀCONSACRÉ PRÈS DE 40 ANS DE SA VIE AU SERVICE D’EKA, SANS AUTRE AMBITION QUE SA PARTICIPATION DÉSINTÉRRESSÉE À UNE ŒUVRE COMMUNE.


Dr Jacques Igoho

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