Littérature : « Dans la fange », le premier roman de Timothée Mémey !

vendredi 11 novembre 2016 Culture & people


Du journalisme à l’écriture, la frontière est mince. On vient d’en avoir la preuve avec l’œuvre « Dans la fange » de notre confrère Timothée Mémey exerçant à Africa N1 et par ailleurs chroniqueur et éditorialiste dans certaines rédactions locales. Connu pour son franc-parler, ce denier vient de franchir le rubicond de la littérature, en pondant « Dans la fange », un roman de 9 chapitres répartis en 118 pages. Gaboneco.com, en attendant une prochaine chronique consacrée à cette œuvre, publie en l’état quelques bonnes feuilles.

L’or, le diamant et l’ivoire étaient soigneusement chargés dans de grandes caisses qui prenaient une direction inconnue des travailleurs indigènes. Combien de tonnes de ces matières précieuses s’envolèrent pour d’autres cieux ? Impossible de le savoir. Car le colon blanc n’était soumis à aucun système de contrôle des quantités exportées, encore moins un quelconque système de certification. Le processus de Kimberley sur la certification du diamant étant inexistant à cette époque trouble. Les services de douanes étaient une parfaite inconnue surtout dans un environnement encore à l’état sauvage et qui comptait à peine une administration coloniale embryonnaire. Payés non seulement en monnaie de singe et en ration composée de l’unique recette « poisson salé et une portion de manioc », les indigènes, condamnés à vivre d’expédients, ne pouvaient s’attendre à mieux. Comme une rébellion, les colons enrôlèrent la main-d’œuvre. Les déportations furent légion. Vidés de leurs populations actives, de nombreux villages désormais avec pour seuls occupants une population ménopausée, sombrèrent dans l’abîme des tribulations colonialistes avant de basculer dans le néant. Désarticulant ainsi le tissu social et communautaire.
Menacés de disparition et pour préserver un échantillon racial, certains indigènes s’enfoncèrent loin, très loin de l’ennemi blanc, dans les profondeurs de la jungle, pour reconstruire d’autres formes de vie précaires et moins structurées. Développant ainsi des réflexes de survie dans un milieu très hostile.

La vie dans les mines étant vécue comme dans un goulag, les rapports entre colons et indigènes étant viciés, le maître blanc, aux yeux des membres de la communauté autochtone, apparut soudain comme l’ange noir qui amenait malheur dans le village. Car la déportation d’un des membres de la communauté fut durement vécue. Ainsi s’installa l’adversité qui fit bien des victimes. C’est dans cette chaotique conjoncture que le père Michaud, un prêtre franciscain, foula ses pieds dans cet espace, la Bible à la main, pour livrer la bonne parole à un peuple foncièrement animiste et échaudé.
Dans les profondeurs de la jungle, le Chef Oniak-NiakMangoudi à la tête d’un village incrusté sur le flanc d’une rivière, régnait sur les Hommes et la nature. Vêtu de pagne en raphia brodé de perles d’or, d’os et de peaux d’animaux, avec ses longues tresses, son regard sombre et sa coiffure à cornes d’antilope, cet octogénaire à peau ridée qui paraissait aussi frêle qu’usé par l’âge, était l’un des chefs les plus craints et respectés de sa contrée. Une zone coupée du reste du monde et qui devenait une sorte de no mans land dévorée par la cruauté de son chef, une curiosité métaphysique que l’on disait détenir des pouvoirs surnaturels. Cette crainte et ce respect sans bornes de la part de ses sujets étaient vraisemblablement dus à l’intensité de sa cruauté et aussi et surtout à un absolutisme de droit luciférien. C’était un chef sanguinaire à l’esprit obtus.

Le saint homme, probablement guidé par la main de Dieu, eut envie de rencontrer le chef Oniak-NiakMangoudi afin de l’abreuver d’un peu d’humanisme et de bonté et ainsi le sevrer de sa soif de cruauté. Rencontrer le chef Oniak-niak supposait des kilomètres de pistes. Il fallait passer plusieurs semaines de marche à travers les sentiers, en serpentant les savanes et les forêts primaires. Assez risqué pour un blanc habitué aux moyens modernes de locomotion. Un tel parcours à pied et sur des dizaines de kilomètres, était à peine croyable pour un Européen. C’était un calvaire, un chemin de croix, le parcours du combattant et la mort sur commande. Sur des pistes escarpées, sinueuses, humides et glissantes, à travers des collines surplombant la forêt vierge aux arbres millénaires et au parfum exquis, le père Michaud et son équipe étaient en route vers le village maudit. Personne, hormis quelques rares tribus pygmées qui connaissaient les pistes, aucun autre Homme ne s’y était risqué jusque-là. Car la zone était presqu’inaccessible à tout étranger car une faille de plusieurs Kilomètres de profondeur qui semblait tracer une frontière naturelle, divisait la terre comme si elle s’était disloqué là afin de donner naissance à un nouveau continent. La faille était là, elle s’étalait sur plusieurs kilomètres et personne ne savait depuis quand. Cette faille aurait englouti des tribus d’animaux et d’Hommes de toute sorte et continuait à nourrir de nombreuses légendes. Certaines parlaient d’une porte vers un autre monde. Personne, pourtant, n’en était revenu. Seuls la faille et le mystère demeuraient.

De nombreuses fois sur leur chemin tortueux, le religieux, son guide, ses porteurs et son chef-porteur Justin Bomba, rencontrèrent des familles de gorilles à dos argentés. Des grands singes des montagnes. L’existence, en ces lieux, de cette grande communauté d’individus était la preuve que le milieu était encore à l’abri des prédateurs. Le père Michaud en était très fasciné ; Justin Bomba aussi qui découvrait avec cette expédition, les merveilles d’une Afrique qu’il ne connaissait que très peu ou pas du tout. Car l’Afrique qu’il disait connaître lui était souvent contée par son arrière-grand-mère qui avait brièvement vécu la période esclavagiste dans son dernier soupir. Même les zoos européens que le prêtre avait eu l’occasion de visiter, ne comptaient pas d’espèce du genre. A ses yeux, c’était la découverte la plus insolite de sa mission civilisatrice. Au passage, il s’arrêta, jeta sur les grands singes un regard chargé d’affection. Loin de lui l’idée de faire mentir la Bible ayant fabriqué la théorie des premiers hommes sur terre incarnés par deux êtres-souches, Adam et Eve, le père Michaud voyait dans ces grands singes, un probable lointain cousin de l’homme qui, pour survivre aux cataclysmes écologiques récurrents, aurait opéré une mue.

Après deux semaines de marche, le saint homme s’effondra et décida de marquer quelques jours de pose avant de poursuivre le périple. Ruiné de ses forces après de longues marches à travers les sentiers brumeux et des collines pleines de mystères, ses pieds éprouvaient le plus grand mal du monde à supporter un kilomètre de plus. Ses hommes aménagèrent un espace au pied d’un grand arbre rougeâtre et aux feuilles minuscules. Allumèrent un feu et firent cuire quelques provisions.

« Faites des couchettes, nous allons passer la nuit ici », dit le prêtre visiblement éreinté. Les indigènes expliquèrent au religieux que l’arbre sous lequel la providence avait bien voulu les installer, s’appelait Movinguet dont les écosses servent au traitement de cas de démence dans la médecine héritée des ancêtres depuis des siècles ; il était le roi des arbres de la forêt et comme tel un rituel s’imposait pour lui annoncer leur présence en ces lieux et leurs bonnes intentions. Le prêtre Michaud sourit et brandit le crucifix suspendu à sa poitrine comme un talisman.

« Cet arbre n’a aucun pouvoir ; c’est un arbre fait de racines et de sève, rien de plus ; Jésus est le roi des rois, le fils de Dieu comprends-tu idiot ! …Pendant des siècles de ténèbres, vos ancêtres ont idolâtré les esprits de la nature qui selon eux vivent dans les arbres, les pierres, les airs, sous les eaux et que sais-je encore… ; votre peuple, pourtant, loin d’avoir décollé malgré les siècles de lumière, reste à la remorque et éternellement accroché comme un boulet aux basques de la civilisation bien-pensante. A quoi vous auront alors servi toutes ces années d’obscurantisme sauvage hein… ? Si cet arbre, poursuivit l’homme blanc, à un quelconque esprit ou pouvoir comme vous le pensez faussement, dans ce cas, mes excréments ont aussi un pouvoir et un esprit est-ce bien cela ? » !!!


Tatave Dung

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